Le projet H-Link 3.0

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Scène 1

Taylor Bowman

L’incandescente lumière des projecteurs se reflétait dans le verre des lunettes de Taylor Bowman. Depuis les coulisses de la scène du HumanityPlex, il observait la masse de personnes venues assister physiquement à la Keynote de Humanity. Journalistes, développeurs web, networkers … tous les apôtres du monde connecté prôné par la « société-monde » comme on avait coutume de l’appeler étaient dans cette salle, convaincus d’avance que ce qu’ils s’apprêtaient à découvrir relevait du bouleversement pur et sans appel.

Bien entendu, l’évènement était également retransmis dans le monde entier : personne ne devait manquer cette énième révolution orchestrée par Humanity. Mieux : personne n’en avait le droit.

Comme à chaque fois, Taylor Bowman sentait cette pointe d’appréhension monter en lui à l’approche de son entrée en scène mais, en bon communicant, il savait que ce sentiment serait bref et qu’une fois lancé, ce stress laisserait place à l’assurance. Alors que la musique et l’éclat des lumières s’estompaient peu à peu, un léger sourire se dessinait sur son visage. L’heure de la stupéfaction était venue.

« Bienvenue à tous ! » lança t-il sous un tonnerre d’applaudissements, « merci d’être une fois encore venus si nombreux pour assister à cette nouvelle présentation qui, comme toujours, suscite énormément d’émotion et d’excitation en moi. Humanity, plus qu’une simple entreprise, est la concrétisation d’un rêve. Le rêve universel de l’homme, de pouvoir un jour s’élever et dépasser sa propre nature. Chez Humanity, nous concevons chaque jour des outils pour améliorer l’Homme, le redéfinir et transcender le schéma classique de l’évolution. Ce que vous allez découvrir va changer le destin de l’humanité, et accélérer son ascension vers des hauteurs que l’on pensait jusque là inatteignables.

Comme vous le savez, la révolution initiale apportée par Humanity, celle qui est la base et dorénavant le point central du progrès humain est la puce H-Link. Au passage, je tiens à préciser que le réseau H-Link s’étend chaque jour un peu plus dans le monde, et je ne cesserai de remercier les deux groupes d’acteurs de cette réussite : nos équipes, qui travaillent jour et nuit dans le but d’améliorer la puce et, bien entendu, vous mes amis, vous qui êtes la base inamovible de la révolution technologique que nous organisons ! »

Bowman s’arrêta quelques secondes, savourant la clameur démentielle qui s’élevait à la fois des travées mais aussi du réseau, et reprît :

« Le changement déclenché par H-Link, c’est l’affranchissement des barrières physiques entre l’Homme et le réseau internet. Tout humain équipé de notre implant cérébral se connecte directement au réseau, devenant ainsi sa propre interface. L’accès au réseau devient un réflexe humain aussi naturel et inconscient que la respiration.

La troisième version que je vais vous présenter est un projet dont je suis très fier et qui me tient à cœur, nous avons réussi ce que personne d’autres n’a réussi à faire avant nous. Ce que je vous annonce aujourd’hui, c’est l’entrée du projet H-Link dans une nouvelle ère. Une ère qui va changer votre vie une fois de plus, une ère qui modifiera à nouveau la façon qu’à l’Homme d’appréhender le monde. Plus qu’une simple mise à jour, la phase trois de l’implant cérébral vous permet à présent de recouvrer une mémoire totale et absolue. Imaginez que vous vouliez vous rappeler ce que vous faisiez il y a dix ans jour pour jour. Imaginez revivre votre premier anniversaire, votre premier Noël, votre premier jour de classe. Imaginez pouvoir ressentir chaque scène de votre passé avec la même puissance que si vous veniez juste de la vivre. La mémoire eidétique ou mémoire absolue devient une réalité. Soyez les maîtres de vos souvenirs ! »

A ces mots, l’immense écran holographique situé derrière Bowman prît le relais, présentant de façon précise des nouveautés de la version 3.0 d’H-Link. Dans la tête des spectateurs munis des versions précédentes, la présentation devenait interactive et personnalisée en fonction des caractères de chacun. C’était cela H-Link : un outil façonné pour les individus, dans leur appréhension personnelle et collective du monde. C’est du moins ce que Humanity en disait …

Le film terminé, Taylor Bowman entama sa partie préférée, la démonstration :

« Je vais maintenant demander à une personne parmi vous de bien vouloir me rejoindre afin que nous procédions ensemble à la mise à jour de son implant H-Link. Vous, madame », il avait ciblé une femme d’ors et déjà au bord des larmes, assise au premier rang, « venez et asseyez-vous dans ce fauteuil. Voilà, très bien. Connectez-vous au Réseau et téléchargez la nouvelle version logicielle de votre H-Link. Bien, observons immédiatement ensemble vos nouvelles capacités. Chaque personne présente dans cette salle ou connectée à notre réseau sera en mesure de vous suivre. Nous avons installé des écrans holographiques pour les quelques personnes non équipées de H-Link afin d’y retransmettre votre souvenir », ces mots provoquèrent un léger brouhaha dans l’assistance, assorti au sourire arrogant du directeur de Humanity …

« Dites-moi, quel souvenir voudriez-vous revivre ? » Troublée et émue, la cobaye bafouilla vaguement quelque chose à propos de son enfance, « vos premiers pas ? Pensez-y simplement, H-Link fera le reste. »

Plongée dans une concentration totale,, la femme semblait chercher le souvenir dans les tréfonds de sa mémoire, comme un sous-marin explorerait les profondeurs abyssales de l’océan. La facilité avec laquelle elle y accéda fût déconcertante. Tout était là ! La voix de sa mère, haute et claire, ses encouragements, le contact de sa main, si grande autour de la sienne. Sa propre appréhension mêlée à la joie de l’apprentissage. La chaleur du soleil de juin sur son dos et le contact de l’herbe sous ses pieds. Soudain la main est lâchée, les jambes tremblent, les pas sont hésitants, mal assurés mais ça y est : elle marche !

A la grande joie de Taylor Bowman, le cobaye d’un jour ne comptait pas s’arrêter là. Autre époque, autre souvenir intense : elle se revoyait à sept ans sur le chemin de la plage, découvrant le sable chaud et les vastes étendues d’eau de l’océan pour la première fois. Les serviettes colorées, les glaces, les rires, les châteaux de sable … Dans le présent, des larmes coulaient sur ses joues, et c’est dans la quiétude la plus totale qu’elle sortît de cette torpeur enivrante. Elle revînt au moment présent, sur scène, en contact avec tous ces gens qui avaient partagé ces tranches de vie avec elle, sur écrans ou par H-Link. Dans un sanglot vibrant d’émotion, elle remercia de tout cœur Taylor Bowman et regagna sa place, littéralement submergée par le nirvana rétrospectif qu’elle venait de subir. C’était comme prendre la plus puissante des drogues, les effets secondaires en moins.

« Vous l’avez compris, repris Bowman, je vous invite tous à télécharger la 3ème version de H-Link le plus rapidement possible, afin d’avoir accès à vos souvenirs les plus fous en temps réel dès ce soir. Et si vous n’êtes pas encore convaincus, écoutez bien :: plus qu’un simple explorateur cognitif, H-Link 3.0 est aussi un nouvel outil absolument révolutionnaire. Sa performance est telle que son usage par des patients atteints de maladies mentales dégénératives a permis des améliorations importantes de leurs capacités cérébrales. Mesdames et messieurs, les troubles de la mémoire font partie du passé, nous les avons vaincus. »

A cette annonce, il y eu d’abord un bref silence ébahi, puis s’ensuivit un tonnerre d’applaudissements. Taylor Bowman savoura ce moment avec délectation. Il savait qu’il était parvenu à l’effet souhaité et qu’avec Humanity il tenait les rênes du monde d’une main plus ferme que jamais.

« Au nom de toute l’équipe de Humanity, je tiens à vous remercier pour vos engagements dans l’avancement de notre société qui fait de nous la plus grande entreprise du monde. Sans vous, nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd’hui et nous ne pourrions vous présenter de telles choses. Nous vous réservons encore de belles surprises pour le futur et nos équipes ne cessent de travailler afin de rendre l’être humain toujours plus perfectible. Merci à tous, prenez soin de vous. »

Malgré l’hystérie provoquée par les mots qu’il venait de prononcer, Taylor Bowman se dirigea vers les coulisses d’un pas détendu, un sourire satisfait aux lèvres.

Scène 2

Kara Williams

Alors que le tonnerre d’applaudissements qui faisait suite (comme toujours) à la présentation de Taylor Bowman ne semblait vouloir s’arrêter, Kara éteignit son holoviseur, un goût amer au fond de la gorge.

« Ils ont été trop loin cette fois » pensa-t-elle alors qu’elle se dirigeait vers son poste de travail, déterminée à partager son scepticisme avec le reste du monde.

C’en était trop. Elle, qui avait suivi l’évolution, la globalisation, la croissance épidémique de Humanity, avait la désagréable impression d’être l’une des rares personnes à voir clair dans le jeu de Taylor Bowman et de sa société. A force de recherche, elle avait plongé encore et encore dans les tréfonds dissimulés par cette dernière, avait découvert toutes sortes de mystérieux dossiers plus ou moins compromettants, et s’était juré de montrer son vrai visage : celui d’une société-état qui ne faisait qu’avancer masquée.

Emplie de conviction, elle se mit à dicter, les mots sortant d’elle comme un flux incessant. Bientôt, les lecteurs d’Open Vox sauraient. Et peut-être seraient ils sur leurs gardes, eux aussi. Du moins l’espérait-elle …

« "Améliorer l’Homme, redéfinir l’Homme", ce sont là les paroles proférées par le président de Humanity lors de la présentation de la nouvelle version de sa puce H-link. Ce sont là les ambitions d’un homme qui dit penser au bien de l’humanité avant le sien. Moi je ne vois à travers ces paroles qu’un homme dont la prétention n’a d’égal que sa mégalomanie.

Cela ne suffisait-il pas à Bowman de nous implanter une puce dans le cerveau, et de nous réduire au même rang que le bétail qu’on tatouait autrefois ? Eh bien non ! Il lui faut désormais s’immiscer dans notre mémoire, Voyager à travers nos souvenirs,les revivre comme si c’était hier, voilà la nouvelle promesse d’H-link.

Certains y verront une bénédiction, mais si comme pour moi, cette nouvelle version ne représente pour vous qu’un énième pas vers la disparition de notre intimité, ne faites pas cette mise à jour. Il est temps mes amis d’ouvrir les yeux sur la société dans laquelle nous vivons. Une société où le transhumanisme fait loi, où Humanity connait le moindre de nos faits et gestes, la moindre de nos pensées. Est-ce là le monde dans lequel vous souhaitez vivre ? Est-ce là la vie que vous souhaitez à vos enfants ?

Bowman, sous ses airs de bienfaiteur, prétend vouloir guérir les fléaux de notre société, mais ne chercherait-il pas plutôt à satisfaire sa soif de domination ? N’est-il pas lui même la cause des dangers qui nous menacent ? D’année en année notre individualité s’efface, nous ne représentons plus que des chiffres aux yeux de ses pseudos-dirigeants qui ne pensent qu’en terme de profit et de contrôle.

Rappelez-vous comment tout cela a commencé. Depuis sa création au début des années 2040, la société Humanity n’a eu de cesse de se développer, de grandir et d’absorber les plus grands du secteur des technologies, du biomédical et de la communication, jusqu’à l’apogée de son règne économique avec le rachat du géant Google il y a cinq ans.

Taylor Bowman ne s’en est jamais caché : il rêve d’une humanité connectée, qui fusionnerait à la technologie, des êtres reliés les uns aux autres dans une unité et une harmonie indivisible. Si au cours des décennies de son existence la société s’est diversifiée, innovant toujours plus dans les domaines de la santé et des technologies de communication notamment, c’est depuis toujours le projet H-link qui est l’aboutissement de toutes ses années de recherches dans des laboratoires plus ou moins connus des États.

La première version d’H-Link est sortie en 2085 et n’a cessé de tendre vers la vision utopiste de son créateur depuis. Une puce greffée à votre cerveau, un réseau mondial qui connecte tous les humains, la disparition des écrans laissant place à un implant rétinien … H-Link a tué les unes après les autres les technologies que les générations précédentes considéraient comme innovantes ; tablettes, smartphones, même le Grand Internet, tout a disparu au profit d’un monopole détenu par Humanity. La société qui brasse aujourd’hui un chiffre d’affaire supérieur au PIB des plus puissantes des nations a fait de nous, ses clients et consommateurs, le produit central de son commerce. L’humain est devenu marchandise.

Après le commerce de données personnelles et de santé, c’est maintenant notre vie, du moins ce qu’il en reste dans notre esprit, que Humanity transforme en marchandise. Jusqu’où ira-t-on avant de condamner leurs agissements ? Comment peut-on, en toute conscience, vendre, partager et diffuser une chose immatérielle qui fait de nous les individus uniques que nous sommes ? Car c’est un autre des services proposés par cette nouvelle version d’H-Link : un visionnage de nos souvenirs mais également la possibilité de les partager sur toute plateforme sociale du réseau. N’y a-t-il donc plus aucune limite à la vie privée, à ce que l’on peut mettre en ligne ?

Bowman a tout prévu face à ses détracteurs ; il soutient un discours altruiste, applicable à une multitude de champs de la vie quotidienne mais aussi à plus grande échelle. Son premier argument, c’est la guérison de la maladie d’Alzheimer. Grâce à cette mise à jour de la puce, les malades retrouveront leurs souvenirs perdus.

C’est une grande avancée, certes, dans cette recherche d’un traitement qui stagne depuis des années. Un point positif que Bowman n’hésitera pas à exploiter au maximum de son potentiel, avec la démagogie qu’on lui connait. Ce qu’il ne dira pas, évidemment, c’est que si H-Link 3 offre un soulagement non négligeable aux malades d’Alzheimer, elle ne résout pas le cœur du problème, à savoir la dégénérescence au niveau neuronal, jusqu’à la perte totale de fonctions vitales comme la digestion, la circulation sanguine et même le battement continu de notre cœur, facultés dont la DISPARITION est la cause de la mort chez les patients.

De plus, un élément semble être oublié par tout le monde. Posons-nous les bonnes questions : quinze années que nous avons cette puce implantée en nous, quinze années que le nombre de personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer n’a cessé de grimper en flèche. Si autant de personnes souffrent aujourd’hui de ce fléau, et il n’y qu’à voir les chiffres, la cause à mes yeux est plus qu’évidente.

Au-delà des problèmes moraux que posent la nouvelle version d’H-Link, il y a également toute la sécurité qui entoure l’accès à des données aussi privées que les souvenirs. On est, depuis des années, habitués à partager toutes sortes d’information sur nous, de notre état de santé au lieu où on se trouve. La mise à disposition et la circulation de ces données ont déjà causé beaucoup de tort. Que se passerait-il si, quelqu’un aux intentions illégales ou immorales parvenait à accéder aux souvenirs d’une personne ? Si, par l’exploration de sa mémoire, il pouvait avoir accès à des informations privées ou compromettantes ? Les possibilités de chantage ou de dénonciation seraient alors infinies.

Mais évidemment, Taylor Bowman saura faire face à toutes ces critiques et ces accusations. A force d’expérience et d’esquive, il a acquis l’approbation de la plupart de la population, transformant le monde en un laboratoire géant où il peut laisser libre cours à son imagination et à ses expériences. Comment faire face à ce géant qui pourrait faire s’effondrer l’économie mondiale d’un claquement de doigts ? Comment s’opposer à cet homme qui tient l’humanité dans le creux de sa main ?

En dénonçant, en parlant, en accusant, en résistant à cette frénésie maladive qui s’empare de la foule à chaque nouvelle innovation de Humanity. En empêchant, à tout prix, nos mémoires de s’endormir …

Themis, observatrice aux aguets. »

Scène 3

Owen Connors

« En empêchant, à tout prix, nos mémoires de s’endormir… » Cette phrase résonnait dans le cerveau malade d’Owen Connors. Pour la première fois depuis plusieurs années -du moins celles dont il avait gardé quelques bribes de souvenirs, le vieil homme avait été secoué. L’article de cette journaliste avait provoqué quelque chose en lui, mais il lui semblait impossible de décrire cette sensation, pourtant étonnamment familière.

Pour autant, ce n’était pas le premier article concernant Humanity qu’il lisait, bien au contraire. Cette société, la pieuvre comme il s’amusait à la nommer, le fascinait.

« Comment a-t-on pu en arriver là ? » se demandait-il, les yeux rivés sur la fenêtre givrée de sa chambre d’hospice. Owen avait l’intime conviction –on pourrait même dire qu’il savait- que Humanity n’était pas aussi parfaite que ce qu’essayait de faire croire Taylor Bowman, ce gourou des temps modernes s’adressant à ses clients comme un dieu à ses fidèles. Il avait observé, depuis son mouroir, la croissance affolante de cette société. Comme Themis, il se sentait révolté par son influence grandissante, qui en faisait non plus une simple entreprise de commerce comme Apple ou Amazon au siècle dernier, mais une véritable entité globale et toute puissante, capable de rivaliser avec les plus grandes nations de ce monde. Et, malheureusement, il avait la désagréable impression que tout cela n’était qu’un début …

« Salut Grand-Père ! »

Plongé dans son pessimisme réflexif, Owen n’avait même pas entendu les pas de Calico, son petit-fils, dans le couloir.

« Calico, mon garçon ! Entre donc, ça me fait bien plaisir de te voir.

- Pour être honnête, je t’ai dit que je passerai aujourd’hui la semaine dernière. »

Si beaucoup de choses l’agaçaient chez son petit-fils, Owen avait toujours apprécié son franc-parler, l’hypocrisie et la fausse compassion étant une norme établie chez les adultes, surtout quand il viennent voir un vieil homme malade.

« Tu penses bien que je ne m’en rappelle pas ! sourit Owen, non sans une certaine fatalité, tu as croisé les infirmières ?

- Oui dans le couloir. Elles sont vraiment adorables. Tu en as de la chance.

- Tu parles ! Etre enfermé dans une piaule tous les jours, se souvenir de rien, tu appelles ça de la chance, toi ?

- Tu as quand même de quoi t’occuper. Et puis, tu peux nous appeler à n’importe quel moment avec ta puce.

- Comment ça, le téléphone n’existe plus ?

- Ben, oui grand-père. C’est-à-dire que …

- Je plaisante ! Tu ne penses tout de même pas que je suis complètement amnésique ! Je te rassure, je n’ai que cette saloperie d’Alzheimer !

- Très drôle, grand-père.

- Faut bien s’amuser un peu.

- Ouais ... Dis, j’ai une sacrée nouvelle pour toi. Je sais que tu vas râler encore, mais tant pis. Tu te rappelles de la société Humanity ?

- Ah, je t’arrête de suite : cela ne m’intéresse pas !

- Tu es déjà au courant ?

- Je te rappelle que je suis dans une maison de retraite, fiston. Regarder des hologrammes et lire la presse toute la journée, je n’ai que ça à faire !

- Et alors, que penses-tu de leur nouvelle invention, ce n’est pas génial ? Tu te rends compte du progrès que cela représente, pour les malades d’Alzheimer ?

- Mais de quel progrès parles-tu, petit ?! Qu’une entreprise ou un état, on ne sait plus trop, ait accès à toute ta mémoire, donc tes pensées, tu appelles ça un progrès ?

- Je n’ai rien à cacher moi ! Et puis, en attendant, tu pourrais avoir accès aux souvenirs dont tu ne te rappelles pas. Pratique, non ? Ne me fais pas croire que tu ne te sens jamais gêné lorsque tu oublies quelque chose.

- Effectivement, c’est pour le moins embarrassant, fiston. Forcément. Mais, je me dis que je ne suis pas le seul. Attends voir, on doit être 200 millions sur la planète à avoir une passoire à la place de la mémoire.

- Grand-père, vous pourriez être beaucoup moins, avec cette mise à jour !

- J’ai déjà accepté cette puce dans le cerveau, puis leurs mises à jour à répétition, je ne me ferai pas berner une troisième fois ! Je vais te dire, c’est certainement à cause de cette saleté que j’ai perdu la tête.

- Cela n’a rien à voir. Tu deviens complètement parano. Tu sais bien que des études très sérieuses prouvent qu’H-Link n’est en aucun cas responsable de l’augmentation des cas comme le tien. Au contraire, Humanity s’est investi dans la recherche médicale ! Et aujourd’hui elle te permet de retrouver ta mémoire, par une simple mise à jour.

- Et que feront-ils de mes souvenirs ?

- Que veux-tu qu’ils fassent avec ? Comment pourraient-ils exploiter tes souvenirs ? Cela ne regarde que toi. Et puis, cela ne serait-il pas extraordinaire que tu saches à nouveau ce que tu as fait la veille ? Que tu me reconnaisses à chaque fois que je viens te rendre visite ? Que tu te rappelles du visage de maman ?

- De qui ? … Ah, je plaisante.

- Tu ne me fais pas tellement rire, tu sais. Je pensais que cette nouvelle aurait pu te réjouir. Tant pis. Tu n’en fais qu’à ta tête. »

Désemparé, Owen ne savait pas quoi penser. Plus que jamais, ses sens étaient en alerte, son instinct lui indiquait qu’il y avait quelque chose de résolument pourri dans le royaume de Taylor Bowman … Sans savoir pourquoi, il avait l’impression de connaître ce dernier, de l’avoir vu à l’œuvre toutes ces années. « Ma mémoire me joue des tours, pensa t-il. Si seulement il pouvait se souvenir …

Owen releva les yeux. Dos à lui, la tête appuyée contre la froideur hivernale de la fenêtre, son petit-fils semblait, lui aussi, pensif. Un silence pesant s’était installé, et Owen sentait bien que ce ne serait pas de Calico que viendrait l’armistice. Dans sa barbe, il marmonna :

« Dis, cette mise à jour, elle nécessite du temps ?»

Le jeune garçon, sans se retourner, haussa les épaules :

Non. Deux minutes à peine. Mais de toute manière, tu n’es pas intéressé, n’est-ce pas ?

- Tu sais, au point où j’en suis … Peut-être pourrais-je sortir de cette prison pour vieux et retrouver mes habitudes. Et par la même occasion, être moins désagréable.»

Owen ignorait lui-même si la phrase qu’il venait de prononcer était sincère ou non.

« Tu es sûr ?

- Bon, pour ce qui concerne mon caractère exécrable, je ne te promets rien. Mais pour mes souvenirs, je suis partant. Et si Humanity veut exploiter ma mémoire, qu’à cela ne tienne ! A mon âge, je n’ai plus grand-chose à perdre ...»

Ou du moins il le supposait.

Un sourire radieux aux lèvres, Calico se rapprocha de son grand-père. L’index sur la tempe et le regard droit devant lui, il activa sa propre puce pour effectuer la dernière mise à jour de celle d’Owen à distance.

« Tu es prêt ?»

« Difficile à dire", pensa le vieil homme. Pour être exact, il n’avait pas ressenti un tel mélange de sentiments contraires depuis pas mal de temps. Tandis que sa fibre familiale s’enthousiasmait de ce qui pouvait être un nouveau départ avec les siens, loin de ce cimetière à souvenirs dans lequel il était enfermé depuis déjà trop longtemps, son instinct, encore et toujours, martelait son crâne de signaux d’avertissement. Owen le savait : il était sur le point de faire une découverte hautement inattendue.

« Vas-y, répondit-il finalement, armé d’un sourire plus ou moins honnête, qu’on en finisse !»

Un silence s’installa pour quelques secondes. Owen voyait bien dans les yeux de son petit-fils ce que ce choix signifiait, pour lui et pour tous leurs proches. Souriant, il se décida à briser cette quiétude :

« Alors, voyons voir. Est-ce que cela fonctionne ? Si je demande un jour en particulier, j’aurais accès à un souvenir, tu crois ?

- En principe oui, grand-père. C’est ce que Taylor Bowman a démontré lors de sa présentation.»

Owen, les yeux et la tête dans le vide, prît une grande respiration.

« Allez, au hasard : 27 mai 2078 !»

*

Dans une salle lumineuse, meublée de tabourets et de tables carrelées, Owen se tenait debout, seul, vêtu d’une blouse. Devant lui, une dizaine d’ordinateurs, des feuilles de calcul dispersées ici et là. Owen leva les yeux. Sur un tableau numérique était inscrit une multitude de signes mathématiques, des calculs, des schémas. Owen se concentra sur le tableau longuement, quand soudain, un homme s’approcha de lui.

« Owen ! Comment vas-tu ? »

Owen observa cet homme qui lui souriait. Lui aussi était vêtu d’une blouse. En haut de celle-ci, il identifia l’emblème si reconnaissable de Humanity, cet ADN coloré, symbole d’avenir radieux et de recherche médicale. A droite, accroché contre le torse de l’homme, un badge en plastique était, lui aussi, orné de l’ADN. On pouvait également lire « Projet H-Link – Co-directeur de projet - Taylor Bowman ».

« J’ai vu que tu avais beaucoup avancé sur la puce. Quelle idée magique tu as eu mon ami. Interroger sa mémoire, enfin, la mémoire des gens, c’est incroyable ! Il faudra certainement faire un test tout de même. Toujours volontaire ? »